Par Valérie Ivassenko
À l’occasion de la parution de l’ouvrage Grande vulnérabilité et puissance d’être. Faire vivre la vigilance éthique, Sylvie Pandelé propose une réflexion philosophique et éthique à la fois sensible et exigeante, profondément ancrée dans l’expérience quotidienne de l’accompagnement.
L’ouvrage prend pour point de départ une situation limite : l’accompagnement quotidien de personnes sans autonomie, sans parole, voire sans conscience réflexive de soi. Qu’elles se rencontrent dans le champ sanitaire, médico-social, gériatrique, du handicap sévère ou des soins palliatifs, ces situations mettent à l’épreuve les repères habituels du prendre soin. Elles interrogent les valeurs traditionnellement mobilisées, comme celle de responsabilité, de sollicitude ou de respect, et invitent à penser une vertu plus ajustée à ces zones d’extrême fragilité : la vigilance éthique.
L’enjeu du livre dépasse le seul champ du soin. En construisant une véritable anthropologie philosophique de la grande vulnérabilité, Sylvie Pandelé nous invite à déplacer le regard : il ne s’agit plus seulement de reconnaître ce qui manque (autonomie, parole, raison, capacité d’agir…), mais de comprendre ce qui demeure, ce qui se manifeste, et ce qui surgit dans la relation. En s’appuyant sur la notion de « puissance d’être » développée par Spinoza, elle montre que la personne en grande vulnérabilité n’est pas seulement un être passif que l’on aide. Même lorsque sa présence semble minimale, elle peut être « cause de quelque chose » : elle transforme celui ou celle qui l’accompagne, suscite une attention renouvelée, appelle une capacité accrue d’agir, réoriente le regard porté sur soi, sur l’autre et sur le monde. Sa puissance d’être ne se manifeste pas nécessairement par ce qu’elle dit ou fait, mais par ce qu’elle fait advenir dans la relation.
Une réflexion qui éclaire aussi les pratiques de prévention
Cette réflexion s’avère tout aussi nécessaire et féconde pour le champ de la prévention et de la promotion de la santé. Elle invite à revisiter certaines notions centrales (raison, autonomie, conscience) qui traversent et orientent sans cesse les pratiques. Les acteurs de la prévention sont, eux aussi, confrontés à des vulnérabilités multiples, souvent cumulées : précarité, isolement, discriminations, fragilités éducatives, ruptures de parcours, atteintes à la santé mentale, exposition accrue aux risques sociaux ou environnementaux. Dans ces contextes, prévenir ne peut se réduire à informer, convaincre ou responsabiliser des individus supposés en capacité d’agir.
Une éthique de la prévention appelle ainsi une posture professionnelle : une attention aux situations concrètes, à la singularité des personnes accompagnées, aux obstacles invisibles, aux formes de dépendance et d’interdépendance qui traversent toute existence humaine. Prévenir, c’est alors contribuer à créer les conditions dans lesquelles une personne, un groupe ou une communauté peuvent être reconnus, trouver appui, se projeter et habiter leur existence avec davantage de sécurité, de dignité et de pouvoir sur ce qui les concerne.
L’ouvrage aide ainsi à penser autrement l’autonomie. Il invite à dépasser une conception trop étroite, fondée sur l’indépendance, la performance ou la seule responsabilité individuelle, pour ouvrir vers une autonomie relationnelle, située, soutenue par des liens, des milieux de vie et des institutions. Il interroge aussi les limites d’un discours sur le pouvoir d’agir lorsqu’il oublie celles et ceux pour qui l’action, l’expression d’un choix ou l’autonomisation demeurent empêchées ou incertaines.
Cet ouvrage rappelle ainsi avec force que la grande vulnérabilité n’est pas une réalité à part. Il éclaire, avec une intensité particulière, ce qui traverse toute relation de soin, d’accompagnement ou de prévention : la fragilité des existences, l’importance des liens, et la nécessité de créer des conditions permettant à chacun d’être reconnu et soutenu.
Pour toutes celles et ceux qui œuvrent dans les champs du soin, du médico-social, de l’éducation, de la prévention ou de la santé publique, ce livre constitue une contribution précieuse. Il invite à penser la vulnérabilité non seulement comme une fragilité à compenser, mais comme une réalité humaine partagée, à accueillir et à accompagner avec justesse.
À propos de l’auteure
Docteure en éthique et philosophie pratique, ancienne directrice d’établissements médico-sociaux, Sylvie Pandelé accompagne les étudiants, les professionnels et les équipes de direction du champ sanitaire et médico-social dans leurs réflexions et formations en éthique. Elle est également bénévole accompagnante en soins palliatifs. Son travail s’enracine dans une double expérience : celle de la pensée philosophique et celle de la rencontre concrète avec les personnes en grande vulnérabilité.




