Mayotte : apprendre dehors, un levier pour la reconstruction

Dans une tribune collective publiée le 13 décembre 2025 dans La Croix intitulée « A Mayotte, apprendre dehors, c’est ajouter à la reconstruction », plusieurs organisations, dont la Fabrique des communes pédagogiques, la Chaire UNESCO Éducations & Santé, appellent à reconnaître l’éducation en plein air comme un élément structurant de la reconstruction post-cyclone à Mayotte. Un an après le passage dévastateur du cyclone Chido, les signataires soulignent que l’école ne peut se réduire à la réhabilitation des infrastructures : il s’agit aussi de revitaliser les processus d’apprentissage et les liens sociaux dans un territoire marqué par des défis éducatifs et sociaux persistants. La pédagogie du dehors est ainsi présentée comme une manière de renouer avec les savoirs locaux, d’ancrer les apprentissages dans le quotidien des élèves et de contribuer à la résilience des communautés. Cette démarche s’inscrit dans une vision de développement durable et inclusif où l’éducation participe activement à la reconstruction et au bien-être des populations.

Tribune

Publiée le samedi 13 décembre dans le journal La Croix

Éduquer dehors à Mayotte n’a rien d’une lubie ni d’un décor. C’est l’exigence d’un service public d’éducation qui assure pleinement sa mission, un an après le cyclone Chido. Réussir à faire école quand les murs manquent ou que les écoles ne sont pas suffisantes, que certains enfants subissent des temps scolaires réduits, quand d’autres ne sont pas encore scolarisés et que les urgences sociales pressent.

Le « dehors » n’est pas un ailleurs ; il est ce que l’île offre à portée de main : un préau, l’ombre d’un arbre, une cour, une placette, un jardin mahorais, la plage, la campagne etc. Habitants, associations et communes peuvent, ensemble, repérer ces petits coins du quotidien partagé où l’on apprend le matin, où l’on joue l’après-midi, où l’on se retrouve le soir.

Pédagogie de proximité

La classe dehors s’enracine dans des pratiques traditionnelles : dérouler une natte, faire cercle, inviter un conteur. Elle accueille la pluralité des idiomes, s’appuie sur l’oralité, convoque la mémoire des lieux et les récits des aînés. Lire à voix haute y devient un rituel journalier qui rassemble, et où l’on redécouvre qu’une histoire partagée peut ouvrir des questions difficiles avec plus de douceur et d’écoute qu’entre quatre murs.

Le territoire devient ressource : apprendre et pratiquer les sciences hors les murs, étudier l’eau et comprendre les risques climatiques, nommer les arbres et les oiseaux, dessiner une figure géométrique à la craie sur le sol, mesurer une ombre, observer les coraux, aller à la rencontre des anciens. La classe dehors est une pédagogie de proximité qui relie éducation, santé et environnement, rendant les savoirs vivants et ancrés dans le quotidien des élèves. Ainsi elle permet d’acquérir les savoirs de base et s’intégrer les valeurs du vivre-ensemble

La littérature scientifique comme l’expérience de terrain le confirment : dehors, l’attention s’accroît, le climat scolaire et la coopération s’améliorent, les fondamentaux reprennent sens et adultes comme enfants retrouvent du pouvoir d’agir. Faire classe dehors se prépare, se sécurise, respecte le cadre de l’Éducation nationale et la priorité donnée au bien-être et aux fondamentaux et tisse des liens avec les actions menées sur les temps périscolaires et extra scolaires.

Effort de formation

Pour transformer une bonne idée en mouvement durable, la formation est décisive. À Mayotte, le renouvellement parfois rapide des équipes pédagogiques et la diversité des contextes imposent un effort de formation pour éviter que chacun réinvente seul, adapter les pratiques aux réalités de l’île et transmettre ce qui fonctionne.

Le plein air appelle à des aménagements légers, réalisables avec les habitants. Mettre de l’ombre où il n’y en a pas, tracer des repères au sol, construire des assises, sécuriser un chemin, proposer une malle de livres. Ces micro-aménagements peuvent être réalisés en chantiers participatifs avec parents, enfants, artisans, lycéens en filière professionnelle : on plante, on visse, on repeint, on nomme les lieux. La participation de toutes et tous renforce la fierté et donne aux enfants le sentiment juste que l’école s’ouvre à eux et avec eux.

Rapprocher l’école des lieux de vie

Dans un contexte où le déficit d’équipements publics est structurel à Mayotte, nous savons que tout ne tient pas dehors, et que rien ne remplace des écoles solides, accueillantes, dotées d’effectifs soutenables et d’une restauration de qualité. Justement : éduquer dehors aujourd’hui, c’est faire tenir l’école pendant que l’on bâtit l’école de demain. Nulle solution miracle ou renoncement ; apprendre dehors demande une discipline collective, l’écoute des familles et de faire confiance aux équipes et aux enfants

Apprendre dehors, c’est ajouter à la reconstruction, des pratiques qui relèvent autant d’une visée pédagogique, héritée des classes-promenade de Freinetde l’éducation populaire (apprendre en faisant, coopération, enquête), de l’éducation à la santé (identification des déterminants de la santé et des ressources pour être en santé) et de l’éducation à l’environnement (connaissance des milieux, sensibilité au vivant) que d’une réponse aux crises. Au-delà des principes, une obligation juridique et morale nous lie : la Convention internationale des droits de l’enfant. Elle rappelle le droit à l’éducation pour tous les enfants sans distinction ni discriminations, et à des conditions de vie propices au développement. Apprendre dehors c’est aussi, parfois, rapprocher l’école des enfants de leurs lieux de vie, c’est permettre à ceux qui n’entrent pas dans les murs de pouvoir raccrocher. À Mayotte, éduquer dehors, c’est faire place à l’enfance et tenir la promesse républicaine d’une école qui instruit, protège et émancipe.

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